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Les géotextiles de TenCate, au chevet des plages et des glaciers



TenCate, au chevet des plages et des glaciers

Les plastiques peuvent aider à préserver l'environnement. La preuve avec le groupe néerlandais TenCate et ses géotextiles synthétiques qui aident les stations de ski à ralentir la fonte de leurs glaciers et les villes balnéaires à préserver leurs plages de l'érosion.


Le chantier vient tout juste de démarrer. Cette année encore, Davide Panizza, directeur de Carosello-Tonale, la société qui gère les remontées mécaniques du glacier Presena, dans les Alpes centrales italiennes, à mi-chemin entre le lac de Garde et la frontière suisse, a entrepris de faire recouvrir cette coulée de neige de 1,7 km de long par une immense bâche blanche de 100.000 m2, afin de la préserver de la fonte estivale. Il ne faut pas laisser passer la mi-mai pour lancer les travaux car l'installation dure près d'un mois et demi, précise-t-il. Sans ce géotextile synthétique que nous déployons chaque année depuis 2008, à la fin de la saison d'hiver, la partie basse de notre glacier située à 2.700 m n'existerait plus ! »


Un glacier à protéger - 40 mètres d'épaisseur sauvés


L'installation va mobiliser une douzaine de personnes : il s'agit d'assembler en un seul patchwork de grandes bandes de 70 m de long sur 5 m de large. « Hier on les soudait entre elles en les chauffant, explique le gestionnaire de l'infrastructure. Mais pour les enlever à la fin de l'été, il fallait les couper et sacrifier ainsi un bout de la toile. Désormais on privilégie la couture, plus facile à défaire, ce qui permet de préserver la largeur. »Stockés pendant la saison chaude, les rouleaux ont une durée de vie de seulement trois ans. « Ce n'est pas tant l'usure qui pose problème, mais la salissure qui leur fait perdre leur couleur blanche et donc leur capacité à réfléchir les rayons du soleil », indique Davide Panizza. La bâche assure une différence de température d'environ 10 °C avec l'extérieur.


Couplé à des campagnes d'enneigement artificiel pendant l'hiver, pour pallier la baisse continue des précipitations neigeuses, ce dispositif a permis de sauver près de 40 mètres d'épaisseur de neige en douze ans . Mais chaque année la facture s'alourdit. Elle avoisine désormais les 400.000 euros… « Le glacier est stratégique pour la station, c'est son produit d'appel, justifie le directeur de Carosello Tonale. Sans lui, on ne pourrait pas proposer de skier jusqu'en mai et reprendre la saison dès le début novembre. » Même s'ils savent que cette opération de sauvetage n'aura qu'un temps, tous les professionnels de la station savent gré aux propriétés isolantes de ce géotextile en polypropylène qui leur donne quelques années de répit. Parfois, le plastique peut venir au secours de l'environnent…


Leader mondial des géotextiles

L'industriel qui a conçu et promeut ce produit, le groupe TenCate Geosynthetics, est aussi actif dans la construction de routes, de voies ferrées ou de voies navigables, les ouvrages de stabilisation ou de renforcement pour le bâtiment, les travaux de drainage ou d'étanchéité… Présent dans une centaine de pays, il couvre tous les besoins en géotextiles du marché professionnel. Son siège est aujourd'hui installé à Pendergrass, dans l'Etat de Géorgie aux Etats Unis, mais son histoire est le fruit d'une série de rachats et fusions entre acteurs internationaux. TenCate détient ainsi entre autres, la marque de géotextiles Bidim cédée par Rhône-Poulenc en 1990, avec son usine de Bezons.


Ultime épisode dans son évolution, l'entreprise vient tout juste d'entrer dans le giron d'un autre acteur du secteur, spécialisé dans les géomembranes, le canadien Solmax. Le nouvel ensemble forme le leader mondial incontesté de ce type de solutions géosynthétiques. TenCate vend plusieurs centaines de milliers de mètres carrés de géotextiles par an. La protection des glaciers n'est donc pour lui qu'un marché de niche, mais elle contribue à améliorer sensiblement auprès du grand public l'image de ce type de produit synthétique, fabriqué à partir de plastique, de plus en plus dans le collimateur des défenseurs de l'environnement.


Sur Presena, un polymère comme du feutre

« Tout a commencé au milieu des années 2000, lorsque des opérateurs de stations de ski autrichiennes sont venus nous solliciter pour les aider à ralentir la fonte des glaciers », raconte Nicolas Laidié, directeur du marketing pour la zone EMEA. Une étude de l'université d'Innsbruck permet alors de démontrer qu'en adaptant un des produits « maison » employés pour couvrir les balles de foin et les protéger de l'humidité, on pouvait réduire les pertes de 60%. Fabriqué dans l'usine de Linz, au nord de l'Autriche, à partir d'un polymère vierge de couleur blanche, le géotextile utilisé pour protéger les glaciers à l'allure d'un feutre. « Les fibres ne sont pas tissées mais enchevêtrées entre elles grâce à des jets d'eau sous pression, explique Nicolas Laidié. Cela évite d'avoir à utiliser un lubrifiant pour le passage de l'aiguille. » Un atout pour l'environnement.


D'autant que TenCate assure être le seul sur le marché à utiliser un processus de fabrication avec des filaments en continu. Beaucoup moins de risques donc que des petits bouts de fibre se détachent, une fois le feutre posé, et viennent polluer la neige. Si le glacier italien de Presena a été l'un des premiers à adopter cette solution, l'essentiel des clients de TenCate sur cette niche se trouve en Autriche, où beaucoup de stations de ski ont une configuration optimale. Car pour que l'investissement soit rentable, il faut que la survie des équipements soit en jeu et que la zone à protéger ne soit pas trop vaste. « Autrement cela deviendrait financièrement prohibitif », précise Davide Panizza. A plus de 400 euros le rouleau de 70 m, la facture augmente vite.


Pour constituer des réserves de neige

Pour l'instant, personne en France n'a encore eu recours à ce type de solution. Mais un nouveau marché pourrait changer la donne : le « snowfarming ». Grâce aux qualités isolantes de ce géotextile, on peut en effet envisager de se constituer une réserve de neige, mise à l'abri durant l'été sous une immense bâche, pour l'utiliser au début de la saison hivernale si la météo fait des siennes. Dans le Tyrol, les gestionnaires du glacier d'Hintertux, où l'on peut encore skier en juillet-août, ont recours à ce dispositif pour remettre en état les pistes en septembre. « Ce marché a un très bel avenir devant lui », assure Nicolas Laidié.


Des géotubes pour briser la houle

TenCate a aussi investi dans de nombreuses autres filières. Il fabrique de grands géotubes qui, une fois remplis de sable, permettent de briser la houle et protègent les côtes contre l'érosion. En particulier dans les zones d'habitation ou d'activités touristiques. Les premières utilisations de ces sortes de longs boudins, déposés au fond de l'eau à proximité de la rive, ou contre la dune, remontent aux années 1950, après qu'un grand raz-de-marée a ravagé la côte des Pays-Bas. On les doit à la société néerlandaise Nicolon BV, autour de laquelle s'est ensuite constitué le groupe TenCate. Progressivement repris, depuis, un peu partout dans le monde, ce type de solution protège des rivages qui sans cela auraient sans doute disparu, affirme Albert Koffler, en charge du développement pour la France.


Contre l'érosion ,les géotubes de Gouville-sur-Mer


Dans l'Hexagone Ces solutions « douces » commencent à peine à prendre leur essor. Essentiellement en Méditerranée, sous forme de brise-lames. Cannes, Sète, Cavalaire, Port Grimaud, Hyères… autant de villes côtières qui ont ainsi réussi à arrêter le processus d'érosion. Sur le lido entre Sète et Marseillan, le processus a tout de même duré près de sept ans pour se terminer en 2019. Il est vrai que cette digue sous-marine s'étend sur 2,4 km. Il a fallu travailler hors saison d'été, dans des conditions météo parfois difficiles. « Aujourd'hui, l'efficacité de ces ouvrages n'est plus à prouver, assure Lionel Jacob, conducteur de travaux maritimes chez Trasomar, qui a réalisé les chantiers de Cannes et Sète. Plus légères et écologiques, ces solutions n'entraînent aucun trafic de camions comme pour la réalisation d'enrochements. Le sable qui sert à remplir les tubes est directement pompé en mer via une barge positionnée à proximité du site. »



Garanti vingt ans, le tissu synthétique du géotube a l'avantage d'être réparable lorsqu'un « navigateur du dimanche » ne respecte pas la signalisation et l'endommage avec l'hélice de son bateau. « Fabriqué dans notre usine des Pays-Bas, ce géotextile offre une résistance de 20 tonnes par mètre », indique Albert Koffler. De quoi supporter le poids de 15 m3 de sable par mètre linéaire et affronter les colères de Poséidon. A Bahreïn, ces géotubes ont formé une digue de confinement de près de 30 km pour permettre la construction d'une île artificielle qui abrite aujourd'hui un complexe touristique. A Atlantic City (New Jersey), ils ont été placés le long de la plage pour éviter que les tempêtes qui déferlaient directement sur la promenade ne l'emportent définitivement. Un modèle qui a encore du mal à convaincre les collectivités françaises de la côte Atlantique (voir encadré).


Quinze mètres de plage déjà récupérés

Corse, la municipalité de San Nicolao, au sud de Bastia, a tout de même testé avec profit des géotubes placés en surface perpendiculairement à la plage. Cette petite ville de 2.000 habitants, avec une extension en bord de mer, était dans une situation critique. « En trente ans, nous avons perdu près de 150 m de rivage. Et nous étions au taquet », souligne la maire, Marie Thèrese Olivesi. L'édile a donc pris le parti de financer elle-même le dispositif. « Le résultat a été spectaculaire », se réjouit-elle. Longs de 30 m, les cinq boudins installés l'an dernier ont déjà permis de récupérer 15 m de plage. La maire voudrait donc compléter l'ouvrage. D'autant que trois géotubes ont été vandalisés l'an dernier, avant les élections municipales. Elle attend avec impatience l'autorisation de la préfecture.


Car, comme pour les brise-lames sous l'eau, l'occupation du sol public nécessite le feu vert des services de l'Etat. Le budget pour l'installation de sept nouveaux géotubes se monte à 250.000 euros. Mais toute l'activité de Moriani plage est en jeu. Là encore, le succès de cet ouvrage pourrait faire des émules. Il ne fait aucun doute que beaucoup d'autres stations balnéaires vont se trouver sous peu confrontées aux mêmes défis.


Laisser faire la nature ?

Les géotubes de TenCate n'ont pas encore réussi à faire leurs preuves sur les côtes atlantiques françaises. En 2017, la municipalité de Gouville-sur-Mer, dans la Manche, a tenté l'expérience en installant le long du cordon dunaire une sorte de Ligne Maginot de 800 m de long afin, notamment, de protéger un camping menacé par l'érosion. Un chantier à 800.000 euros qui n'a pas suffi à enrayer le processus. « Nous les avions prévenus qu'une seule rangée de géotubes serait insuffisante », regrette Albert Koffler, en charge du développement de ces solutions en France. Selon Franck Levoy, professeur en géologie marine à l'université de Caen, « on manque encore d'études fondamentales sur la résistance et l'impact de ce type d'ouvrages sur les côtes atlantiques ». Pour Albert Koffler, c'est surtout une question de budget et de volonté politique. Or, aujourd'hui le parti pris de l'Etat dans ce domaine, serait plutôt de laisser faire la nature et de relocaliser les activités ou les habitations.

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