Du rêve du ski toute l’année à la montagne des quatre saisons : l’histoire d’une révolution touristique
- Arcs 1800
- il y a 5 jours
- 6 min de lecture

Pendant près d’un demi-siècle, le ski d’été a incarné l’une des plus grandes ambitions du tourisme de montagne français. Dans les années 1960 et 1970, promoteurs, élus et aménageurs imaginent des stations capables de fonctionner douze mois par an grâce aux glaciers. À l’époque, la neige semble éternelle et les sommets apparaissent comme une ressource économique inépuisable. Cinquante ans plus tard, le recul spectaculaire des glaciers et la transformation des attentes touristiques ont profondément rebattu les cartes. Le ski d’été n’a pas totalement disparu, mais il est devenu marginal. Son histoire raconte autant l’âge d’or de l’aménagement alpin que les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les territoires de montagne.
Quand les glaciers étaient perçus comme une ressource sans limite
Au début des années 1960, la France découvre les vertus économiques du tourisme hivernal. Le Plan Neige, lancé par l’État, encourage la création de grandes stations intégrées capables d’accueillir des dizaines de milliers de vacanciers. Les Alpes deviennent un laboratoire grandeur nature de l’aménagement touristique.
Dans ce contexte, le ski d’été apparaît comme l’étape suivante du développement. Pourquoi limiter l’exploitation des remontées mécaniques à quelques mois d’hiver lorsque les glaciers permettent de skier même en juillet et en août ? Pour les promoteurs de l’époque, la réponse est évidente : la montagne doit devenir une destination permanente.
Parmi les figures les plus influentes de cette période figure Pierre Schnebelen. Promoteur visionnaire pour les uns, aménageur démesuré pour les autres, il multiplie les projets dans les Alpes françaises avec une conviction forte : les stations doivent grandir vite et fonctionner toute l’année.
À cette époque, le glacier n’est pas encore considéré comme un milieu fragile. Il représente avant tout une opportunité économique. Les équipements se multiplient à Tignes, Val d’Isère, Les Deux Alpes ou Val Thorens. Les brochures touristiques promettent aux vacanciers des descentes sur neige au cœur de l’été tandis que les clubs sportifs affluent pour préparer leurs saisons.
La bataille des glaciers de la Vanoise
L’histoire du ski d’été est également celle des grands affrontements entre développement touristique et protection de la nature.
À la fin des années 1960, plusieurs projets d’envergure visent directement le cœur du Parc national de la Vanoise. Le plus emblématique concerne le secteur du Val Prariond, au-dessus de Val d’Isère. Les promoteurs imaginent alors la création d’une nouvelle station associée à un vaste domaine de ski d’été. Des milliers de lits touristiques, des remontées mécaniques et même une liaison routière vers l’Italie figurent parmi les scénarios étudiés.
Face à eux, naturalistes et scientifiques s’inquiètent des conséquences sur un espace naturel récemment protégé. Après plusieurs années de débats, le projet est abandonné. La présence du bouquetin, espèce emblématique du massif, contribue notamment à faire pencher la balance en faveur de la conservation.
Quelques années plus tard, un autre conflit éclate autour du glacier de Chavière, dans le secteur de Val Thorens. Les ambitions sont considérables. Certains documents évoquent alors une véritable « station des glaciers », équipée de dizaines de remontées mécaniques et capable d’offrir du ski 365 jours par an.
Le projet ne verra jamais totalement le jour. La pression environnementale grandissante et les arbitrages politiques conduisent à limiter fortement l’aménagement du secteur. Deux téléskis seront néanmoins installés dans les années 1970 avant de disparaître avec le recul du glacier.
L’âge d’or du ski d’été
Malgré ces controverses, les années 1970 et 1980 constituent l’apogée du ski estival en France.
Les glaciers de Tignes, des Deux Alpes, de Val d’Isère ou de Val Thorens accueillent chaque été des milliers de pratiquants. Les équipes nationales françaises mais aussi étrangères viennent s’entraîner sur des pistes parfaitement entretenues. Les clubs de ski profitent de ces conditions pour organiser des stages qui permettent aux jeunes compétiteurs de prolonger leur préparation.
À Val Thorens, le glacier de Péclet devient l’un des symboles de cette période. Son altitude élevée et ses pentes soutenues offrent des conditions appréciées des skieurs confirmés. Plusieurs remontées mécaniques sont progressivement installées afin de développer l’activité.
Le ski d’été ne concerne cependant pas uniquement les grands glaciers alpins. Dans de nombreux massifs, des initiatives plus modestes voient le jour. Sur les hauteurs du Galibier, dans le Vercors ou encore dans les Pyrénées, des clubs et des acteurs locaux installent ponctuellement des équipements légers afin de prolonger la pratique de la glisse.
À l’époque, la neige estivale constitue un argument marketing majeur. Les stations cherchent à se distinguer les unes des autres en proposant des activités inédites capables d’attirer touristes et investisseurs.
Des investissements parfois démesurés
L’enthousiasme pour le ski d’été conduit certains territoires à imaginer des projets dont la viabilité économique reste pourtant incertaine.
Aux Arcs, plusieurs tentatives sont lancées dans les années 1980 afin d’équiper le glacier du Varet. Des remontées mécaniques sont envisagées, des campagnes de communication sont déployées et les brochures annoncent déjà l’ouverture de nouveaux secteurs estivaux.
Mais la réalité du terrain se révèle plus complexe. Les conditions d’enneigement varient fortement d’une année à l’autre et les périodes d’exploitation demeurent très courtes. Certaines initiatives s’arrêtent après quelques semaines seulement.
Le même constat s’observe dans d’autres massifs. Dans les Pyrénées, plusieurs glaciers accueillent des stages d’entraînement grâce à des équipements démontables. Les opérations permettent aux clubs locaux d’éviter de longs déplacements vers les Alpes. Toutefois, leur coût logistique reste élevé et leur pérennité dépend directement de l’état des glaciers.
Dès la fin des années 1980, certains observateurs s’interrogent déjà sur la rentabilité réelle de ces investissements.
Le réchauffement climatique change la donne
La véritable rupture intervient à partir des années 1990 puis s’accélère au cours des décennies suivantes.
Le recul des glaciers devient visible partout dans les Alpes françaises. Les secteurs autrefois exploités en été perdent progressivement leur couverture neigeuse. Les crevasses apparaissent plus tôt dans la saison, les zones rocheuses s’étendent et les coûts de sécurisation augmentent.
Les exploitants doivent réduire leurs périodes d’ouverture. Certains équipements deviennent inutilisables et sont démontés. À Val Thorens, la disparition progressive des secteurs glaciaires met fin à plusieurs décennies d’exploitation estivale. Aux Deux Alpes comme à Tignes, les domaines accessibles en été se réduisent considérablement.
Le phénomène ne concerne pas uniquement les Alpes. Dans les Pyrénées, plusieurs glaciers historiques ont quasiment disparu. Ce qui constituait autrefois un terrain d’entraînement pour les clubs de ski n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir pour de nombreux montagnards.
Au-delà de l’impact environnemental, cette évolution pose une question économique majeure : comment maintenir l’attractivité touristique des stations lorsque leur principal produit historique devient plus fragile ?
La fin d’un modèle économique
Pendant longtemps, le ski d’été répondait à une logique de rentabilisation des infrastructures. Les remontées mécaniques, les hébergements et les services pouvaient fonctionner plusieurs mois supplémentaires grâce à la présence des glaciers.
Cette stratégie a progressivement perdu de sa pertinence.
D’une part, les coûts d’exploitation ont augmenté. Les travaux de maintenance, la sécurisation des itinéraires et l’adaptation des infrastructures représentent des dépenses importantes pour des périodes d’ouverture de plus en plus courtes.
D’autre part, la clientèle a évolué. Les touristes estivaux ne viennent plus uniquement en montagne pour skier. Ils recherchent désormais une expérience plus diversifiée, associant activités de plein air, bien-être, découverte du patrimoine et immersion dans la nature.
Les stations ont donc été contraintes de revoir leur modèle économique.
L’essor de la montagne des quatre saisons
Depuis une quinzaine d’années, les territoires alpins ont engagé une profonde mutation. La question n’est plus de savoir comment maintenir coûte que coûte le ski d’été mais comment développer une véritable économie touristique estivale.
Les investissements se concentrent désormais sur les sentiers de randonnée, les itinéraires de trail, les bike parks, les activités familiales, les événements sportifs et culturels ou encore les offres de bien-être.
Certaines stations enregistrent aujourd’hui des fréquentations estivales proches de leurs performances hivernales. Le VTT de descente, les festivals en altitude, les parcours de découverte ou les expériences autour de la gastronomie locale attirent une clientèle nouvelle, moins dépendante de l’enneigement.
La montagne bénéficie également d’un atout devenu stratégique : la fraîcheur. Lors des épisodes de canicule qui touchent régulièrement les grandes villes européennes, les destinations d’altitude apparaissent comme des refuges climatiques de plus en plus recherchés.
Cette évolution transforme profondément les modèles d’investissement des stations.
Une nouvelle vision de la montagne
L’histoire du ski d’été illustre l’évolution du rapport entre les sociétés humaines et la montagne.
Dans les années 1960, la priorité consistait à aménager les territoires afin d’augmenter leur capacité d’accueil. Le glacier était alors considéré comme un support de développement économique.
Aujourd’hui, les enjeux sont différents. Les territoires doivent concilier attractivité touristique, préservation des ressources naturelles et adaptation au changement climatique.
Cette transformation ne signifie pas la disparition du ski. L’activité demeure au cœur de l’économie de nombreuses stations françaises. Mais elle n’est plus pensée comme l’unique moteur du développement local.
L’avenir semble désormais appartenir aux destinations capables de proposer une offre diversifiée, attractive toute l’année et moins dépendante des conditions d’enneigement.
Le souvenir d’une époque
Le ski d’été n’a pas complètement disparu du paysage français. Quelques secteurs continuent ponctuellement d’accueillir des entraînements sportifs lorsque les conditions le permettent. Mais les immenses domaines estivaux imaginés par les aménageurs des années 1960 appartiennent désormais à l’histoire.
Les remontées mécaniques démontées, les glaciers transformés et les anciens plans d’aménagement témoignent d’une époque où la montagne semblait offrir des ressources infinies.
Aujourd’hui, le ski d’été apparaît comme le symbole d’un modèle touristique révolu. Son déclin raconte autant la fragilité des glaciers que la capacité des territoires de montagne à se réinventer. De la promesse des stations ouvertes 365 jours par an à l’émergence de la montagne des quatre saisons, c’est toute une page de l’histoire économique du tourisme alpin qui s’est tournée.






Commentaires