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Snowfarming : Essentiel pour la survie des stations selon les professionnels


En plein développement, le «snowfarming» est critiqué par les défenseurs de l’environnement. Mais pour les professionnels, cette technique est essentielle à la survie de leurs stations et du sport de haut niveau.


Un ballet incessant de dizaines de camions remplis de neige dévalant les routes du Grand-Bornand. Les images avaient choqué, en décembre dernier, habitants et défenseurs de l’environnement. Dans l’optique de l’accueil de sa traditionnelle étape de Coupe du monde de biathlon, la station du Grand-Bornand avait transporté 12.000 mètres cubes de neige, stockée depuis la saison passée à 1400 mètres d’altitude, pour les amener jusqu'au stade, neuf kilomètres plus loin en contrebas. La polémique avait alors mis en lumière une pratique encore méconnue du public français : le «snowfarming», ou «fermes à neige».


En réalité, le snowfarming, qui consiste à recycler de la neige d’une année sur l’autre, est loin d’être une technique nouvelle en Europe. La qualité du revêtement neigeux demandée par l’Union internationale de biathlon (IBU) pour organiser une étape de Coupe du monde – à savoir une piste de 50 centimètres d’épaisseur pour des largeurs allant de 4 à 9 mètres – l’impose. «Je n'ai pas connaissance d'un site où on a organisé une Coupe du monde uniquement sur de la neige naturelle dans les cinq dernières années», avait ainsi commenté auprès de l’AFP, le secrétaire général de l’IBU, Max Cobb, en décembre. Y compris dans les pays scandinaves. Le snowfarming est par exemple utilisé depuis de nombreuses années à Östersund, en Suède, qui accueille une étape de la Coupe du monde de biathlon jusqu’au 12 mars.


Sauver les compétitions de ski

En France, si la pratique reste encore majoritairement réservée aux stations tournées vers le ski nordique, notamment celles qui servent de base d’entraînement aux sportifs de haut niveau, elle se développe de plus en plus. La première à y avoir eu recours, en 2009, est la commune de Prémanon (Jura) qui accueille le Centre national de ski nordique et de moyenne montagne (CNSNMM), au sein de la station des Rousses. «J’avais vu cela en Scandinavie, témoigne Nicolas Michaud, responsable du haut niveau. Mais en réalité, c’est une technique assez vieille.» Lors du commerce de la glace, au 20e siècle, des glacières en bois étaient ainsi utilisées pour conserver les blocs de glace avant qu’ils ne soient vendus plusieurs mois après leur récolte. Or, c’est grâce à un isolant en bois que la neige est conservée jusqu’à la saison prochaine. «Plus exactement, c’est la sciure qui est le plus souvent employée, précise Fabian Wolfsperge, ingénieur et membre du groupe physique de la neige à l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches (SLF). C’est un bon isolant qui permet de garder le froid à l’intérieur. Pour cela, on recouvre toute la neige d'une couche épaisse d’au moins 30 centimètres.»


La neige recyclée est recouverte de sciure de bois aux Saisies.


Le CNSNMM stocke entre 12.000 et 15.000 mètres cubes chaque année pour dessiner une piste d’environ 2,5 kilomètres (soit l’équivalent de six pistes d’athlétisme) sur le stade nordique des Tuffes (1160 mètres d’altitude), équipé pour toutes les disciplines de ski nordique. «On commence à conserver la neige à partir de janvier/février, détaille le responsable. On la garde directement sur le stade, sur une plateforme en graviers assainie, il ne faut pas que ce soit de la terre. Ensuite, on la recouvre de sciure de bois.» D’après Nicolas Machaud, la station perd environ 20 à 25% de la neige stockée, y compris l’année passée. Et ce, malgré la canicule.


Une fois la neige produite, elle est étalée en novembre pour permettre une ouverture précoce aux athlètes : «Si on n’avait pas de centre d’entraînement en France, on devrait envoyer toutes nos équipes en Scandinavie. En ouvrant aussi tôt, on permet aux athlètes de faire la transition avec le ski sur roue». Pour créer la piste, le CNSNMM se sert de dameuses et d'un tracteur pour emporter la poudre blanche aux endroits les plus éloignés du lieu de stockage. Le snowfarming permet également de pallier le manque d’enneigement, insiste Nicolas Machaud. «Cela nous sert beaucoup notamment pour avoir de la neige à Noël, ce qui n’est pas garanti avec les évolutions climatiques. On peut sauver beaucoup de calendriers nationaux, on récupère des compétitions si les stations organisatrices n’ont pas assez de neige.»


Retombées touristiques

Et puis, les retombées touristiques ne sont pas en reste. «Des moniteurs de ski viennent ici donner des cours quand il n’y a pas de neige ailleurs, il y a des initiations au biathlon etc. Notre stade peut aussi être utilisé pour le tourisme. Le snowfarming ne peut certes pas permettre d'enneiger des grandes pistes de ski alpin, les volumes demandés étant trop importants. Il est néanmoins tout à fait faisable de s'en servir pour garantir aux familles des petites pistes, avec des zones pour enfants, notamment en moyenne montagne», appuie Nicolas Machaud. Plusieurs stations françaises sont d’ailleurs venues observer le procédé avant de le répéter sur leur propre domaine. Selon Laurent Reynaud, directeur des Domaines skiables de France, une dizaine d’adhérents du syndicat ont recours à cette pratique.


La petite station savoyarde de Bessans (1750 mètres d’altitude) recycle de la neige depuis 2017. À l’origine, Bessans se renseigne sur cette technique au début des années 2000. Mais aucune station française ne la pratique encore et les prix des sociétés qui s’en occupent «sont exorbitants», de l’aveu du maire de la commune, Jérémy Tracq. «Finalement, des années plus tard, nous nous sommes lancés et c’est la station qui s’occupe de tout, témoigne l’édile. Nous faisons appel ponctuellement à des entreprises seulement pour étaler la neige.»


Le coût de l’opération s’élève entre 25.000 et 30.000 euros par an, quasiment la moitié servant à payer l’isolant. Un prix contrebalancé, selon le maire, par «la vente de forfait générée très tôt» puisque la station ouvre dès le premier samedi de novembre. Cette piste de ski de fond, réalisée grâce aux 16.000 mètres cubes de neige recyclés (avec une perte d’environ 20% par an), perdure l’ensemble de la saison, assure Jérémy Tracq.


La station savoyarde de Bessans propose une ouverture précoce aux skieurs grâce à la technique du snowfarming.

Même procédé aux Saisies qui prépare chaque année, depuis cinq ans, une piste d’environ deux kilomètres sur son domaine de nordique (1650 mètres d’altitude) qui avait accueilli les épreuves de ski de fond et de biathlon lors des Jeux olympiques de 1992. Et pour étaler la poudreuse produite grâce au snowfarming, les Saisies font parfois appel à des agriculteurs.


Un faible bilan carbone ?

Alors que de nombreuses stations ont dû retarder leur ouverture en début de saison faute de neige – les modèles climatiques prévoient une réduction de l'enneigement à basse et moyenne altitude entre 10 et 40% d'ici à 2050 – et que l'enneigement artificiel est de plus en plus critiqué par les défenseurs de l'environnement, le snowfarming fait débat. Du côté des professionnels des sports d'hiver, on assure que le bilan carbone de la pratique est peu élevé. «Le seul impact pour l'environnement, ce sont les machines servant à étaler la neige, maintient Jérémy Tracq, maire de Bessans. Mais cela ne dure pas longtemps, l'impact est assez faible parce qu'on essaye de produire la neige au plus près de l'endroit où on veut la stocker.»


Car au Grand-Bornand, la polémique avait surtout enflé à la vue des dizaines de camions transportant l'or blanc à près de dix kilomètres de la zone de snowfarming. «La communication au Grand-Bornand a été un peu difficile, reconnaît Nicolas Machaud. On avait surtout parlé du problème de transport. Ils ont assuré qu'ils allaient essayer de faire du snowfarming directement sur site. C'est ce qu'on fait à Prémanon, on stocke sur le stade. C'est un bon procédé à condition de le faire correctement.» «Ce n'est pas la pire des méthodes pour faire de la neige, mais la plupart des stations qui font du snowfarming utilisent de la neige artificielle, consommatrice d'eau», rétorque Corentin Mele, chargé de mission Eau&veille chez France nature environnement Haute-Savoie.


Michaël Tessard, directeur du domaine de ski des Saisies, admet qu'ils conservent de la neige de culture. «On a deux enneigeurs qui servent à produire la neige seulement pour le snowfarming. On n’ouvrirait quasiment rien sans ça.» Fabien Wolfsperge soutient que la neige artificielle est plus facile à conserver notamment car «elle n'est pas homogène et peut ainsi se déformer et faire des trous dans la couche de sciure». À Prémanon, Nicolas Machaud certifie ne pas voir «de différence» entre neige naturelle et artificielle : «Nous, on fait moitié/moitié. Économiquement et écologiquement parlant, c’est plus intéressant. On veille aussi à avoir des ressources en eau qui ne viennent pas des nappes phréatiques».


«Artificialisation du sport de montagne»

La gestion de l’eau reste cruciale. La neige, c'est de «l’eau stockée sous forme solide», rappelle Hugues François, ingénieur à l'Institut national de recherche pour l'agriculture l'alimentation et l'environnement (INRAE), spécialiste des sports d’hiver. Une eau qui, le temps du snowfarming, ne «circule pas et ne contribue pas à la recharge des nappes phréatiques», comme c’est normalement le cas en montagne. «Cette eau stockée dans la neige est habituellement restituée au printemps de manière progressive. Ce qui n’est pas le cas de la neige stockée d'un hiver à l'autre. Mais ce sont des volumes qui ne sont pas très importants», tempère toutefois le chercheur. Le snowfarming peut permettre, en outre, aux stations de mieux gérer leur stock disponible d’eau en début de saison puisque «la neige est disponible immédiatement sans peser sur les stocks d'eau».


Fabien Wolfsperge, du SPL, pointe qu'une solution pour que la pratique soit moins polluante serait d'utiliser «de l’énergie électrique pour les machines». «Si elles pouvaient fonctionner avec des ressources vertes, le stockage de la neige pourrait également être plus respectueux de l’environnement», insiste-t-il. Pour Jérémy Tracq, il y va de la survie des petites stations. «Seul le snowfarming nous permet de proposer du ski dans nos vallées. Économiquement parlant, nous ne pouvons pas vraiment faire autrement pour le moment», avance le maire de Bessans. Un avis que ne partage pas Vincent Neirinck, chargé de mission chez Mountain Wilderness France, association de protection de la montagne. «Est-ce que l'activité touristique de la montagne de demain c'est de faire des pistes avec une bande de cinq mètres de large pour que les gens puissent skier dans un désert ? Cela n'a plus rien à voir avec la poudreuse, quel sens on donne au ski ?», s'interroge-t-il.


Pour le défenseur de l'environnement, le «vrai enjeu» reste «la réappropriation du territoire dans lequel il y a du ski mais pas seulement». Et cela nécessite, également, une adaptation du sport de haut niveau. «Les dates des compétitions ne collent pas avec les chutes de neige. Il faudrait pouvoir changer les calendriers», abonde Corentin Mele, qui persiste: «Le problème, ce n'est pas tant le snowfarming mais l'artificialisation du sport en montagne».

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