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Plan neige 1960-80 : 150 000 lits dans 40 stations = le plus grand domaine skiable du monde


Créer des stations en sites vierges, idéales, où tous les services sont « intégrés » et l’enneigement garanti… C’est sur ce modèle associant planification immobilière et fort kilométrage de pistes que la France est devenue dans les années 60-70 le plus grand domaine skiable au monde. Pour le meilleur et, parfois, pour le pire.

Dans les Belleville, on parle de la création des Menuires en 1963 puis de Val Thorens comme d’un viatique. « Les villages étaient en ruines, la Savoie un pays de misère », se souvient Pierre Josserand, inamovible patron de la SETAM, exploitant les remontées mécaniques à l’amont de la vallée. Il fut aux fondations de Val Tho’, fin 1971. Avec son front de neige le plus haut d’Europe (2 300 m), accessible par la route, sa station affichait le meilleur remplissage de novembre à mai avant la Covid. « Et 55 % de l’économie du département dépend du ski ». Dire qu’à l’aube des années 50, l’électricité arrivait à peine aux habitations 20 bornes plus bas. La face ensoleillée du fameux plan Neige qui, entre 1964 et 1977, vit pousser 150 000 lits dans 40 stations dont 20 nouvelles en France.


Sur la “face nord”, en 2004, les Menuires feront tomber le Solaret, longue barre de sept étages, symbole des loupés de l’architecture moderne d’altitude qui avait valu à la station le surnom de « Sarcelles des neiges ». Dans le paysage de l’arc alpin, bâti vieillissant et lits inoccupés font planer la menace de friches sur ces stations construites de toutes pièces un demi-siècle auparavant.


Entre génie créateur et impératif de rentabilité

Pourtant, les versants vierges furent autant de pages blanches où s’est exprimée la patte des plus grands urbanistes et architectes contemporains (Perriand, Labro, Breuer). Avec des créations ex nihilo classées au patrimoine du XXe siècle. On pense aux immeubles couchés des Arcs, aux façades-toiture d’Avoriaz, “Brasilia des neiges”, au linéaire de Plagne-Centre, inspiré par Le Corbusier, ou Flaine, érigée par un maître du Bauhaus et parsemée d’œuvres d’art. Le rêve ou l’anticipation étaient souvent le moteur, plaidera Michel Bezançon, père de la Plagne aux dix satellites (53 000 lits), à propos de son paquebot des neiges à Aime 2000 : 850 logements sur 21 étages, pour 2,4 km de galeries ! « Une utopie à une époque où la clientèle rêvait encore de modernisme ». Las, cette architecture allait se banaliser dans les cités, tuant l’évasion recherchée.


Mais le génie créateur ne résistera pas à l’impératif de profitabilité, d’autant que l’aventure sera émaillée de difficultés financières comme aux Sept Laux (Isère), accentuées par les chocs pétroliers. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs », estime Jean-François Lyon-Caen, professeur à l’école d’architecture de Grenoble et spécialiste du sujet, notant des réussites comme les Orres (Hautes-Alpes) ou ces sites qui ont maintenu le concept sans voitures. Et des dérives ailleurs « par manque de cohérence ».


Le ski 365 jours par an

L’expert précise que l’idée d’une station idéale, en versant nord, à une altitude où la neige est garantie, germe avant-guerre. Et ce qu’on a appelé plan Neige est avant tout une doctrine. « De la concertation de plusieurs acteurs allaient émerger des lieux très différents ». Mais tous partent d’un concept standard : des stations d’altitude fonctionnelles, au service du ski, fondées sur un urbanisme vertical. À rebours des historiques comme Megève ou Val d’Isère, et du modèle suisse et autrichien où les remontées partent des villages aux chalets typiques.


En pleine Trente Glorieuses, l’État fixe le cap – on parlera du plan Pompidou – de l’essor touristique, lançant sur le littoral la mission Racine pour la création de stations balnéaires (La Grande-Motte). À la manœuvre, Maurice Michaud, à la tête du Service d’études et d’aménagement touristique de la montagne, hérité du ministère de la reconstruction. Son dirigisme lui vaudra le surnom de « dictateur de la neige ».


Le plan Neige consacre l’intégration de l’immobilier – et de tous les services – aux pistes, avec à la baguette un promoteur souvent privé. Un peu tout puissant. À l’image de Pierre Schnebelen. « Un ingénieur séducteur qui avait réussi dans l’immobilier mais était sans cesse contraint de courir après les sous », se souvient Pierre Josserand qui a commencé à ses côtés pour construire Val Thorens. « Il voulait reproduire ce qu’il avait réussi à Tignes, relevant la station de la faillite et lançant le ski 365 jours sur le glacier de la Grande Motte à 3500 m ». Et en bétonnant Val Claret…


C’est à la condition d’aménager le haut des Belleville qu’il avait repris le dossier des Menuires où la Caisse des Dépôts – donc l’État – s’était embourbée en terrain schisteux. Objectif : créer deux stations nouvelles, Val Thorens côté Tarentaise, et Val Chavière côté Maurienne reliée en suréquipant les glaciers de téléphériques dans le parc de la Vanoise, à la fureur des écolos. Mais avec la bénédiction du ministre et maire des Belleville, Joseph Fontanet. « Complètement fou », admet Josserand à qui reviendra de tracer un projet plus modeste – toujours en zone glaciaire – après que l’affaire “de la Vanoise” fut tranchée par le premier ministre. Exit Schnebelen, le Département viendra à la rescousse et les banques financeront les lits de Val Thorens qui permettront de trouver l’équilibre.


Pierre Josserand reconnaît au plan neige des erreurs. « Les promoteurs n’avaient pas toujours la sensibilité montagnarde et la notion de station skis aux pieds a favorisé un modèle immobilier avec beaucoup de m². Mais il a créé les plus grands domaines skiables en un délai court. »


Et Giscard dit stop


Le 23 août 1977, dans son discours de Vallouise (Hautes-Alpes), Giscard sonne le glas du plan Neige et de ses excès appelant au retour au village, à « une montagne vivante active et protégée ». L’or blanc doit profiter aux vallées alors que les communes sentent la manne leur échapper. Déjà, avec les Karellis, naît la première station de ski social et à Valmorel, l’architecture marque une rupture. Passé le seuil des années 80, on ne construit quasiment plus de stations. Mais 40 ans plus tard, l’héritage de ce patrimoine nourrit encore un débat exacerbé par la question du climat.


Construire en site vierge : une idée des années 30

Et si l’ancêtre de la station nouvelle datait du début du XXe siècle ? L’opérateur de chemin de fer PLM trace un train à crémaillère puis plante un hôtel sur le plateau du Revard, en Savoie. Pour la première fois, on envisage la vie là où elle n’était pas possible en hiver. Mais comme le souligne Jean-François Lyon Caen, l’heure n’était pas encore au ski alpin : « On y vient surtout pour la vue ». Le développement des remontées mécaniques dans les années 30 allait accélérer le mouvement de construction pour accueillir une clientèle qui ne skie plus seulement à la journée. Poma tend ses téléskis à Huez ou Mont-de-Lans, on crée une route pour y accéder et un hôtel à côté, avec le Touring club. L’aventure des Deux Alpes et de l’Alpe d’Huez commence.


L’expérience « dévoyée » de Courchevel

Mais le premier embryon de station intégrée apparaît chez nos voisins italiens, à Sestrières, hors de tout site habité en 1934, avec un parking, trois tours-immeubles et un téléphérique à 2 000 m d’altitude.


Voilà qui intéresse de ce côté-ci des Alpes. L’architecte Lyon-Caen relève que dès 1935, le commissariat au tourisme recense des lieux susceptibles d’accueillir « une super station à la française » et d’attirer des investisseurs privés. Les sites vierges des Trois vallées, du col de Vars ou de Chamrousse sont repérés. Le congrès international d’architecture moderne de 1937 réfléchit à « des zones de loisirs en haute montagne ». Au-delà des premiers projets alors conçus au départ d’un village ou autour d’un téléphérique unique.


Le projet de « station idéale » permettant l’accès au ski au plus grand nombre ne prendra corps qu’après la Seconde Guerre mondiale, à Courchevel 1850. À l’heure de la reconstruction, les stations de sports d’hiver figurent parmi les industries prioritaires du gouvernement. Le conseil général de la Savoie initie cet aménagement, avec l’ingénieur des ponts et chaussée savoyard Maurice Michaud, futur grand manitou du plan Neige, et l’architecte montagnard Laurent Chappis.


Ce dernier inventera un urbanisme à hauteur d’alpage, fonctionnel, en harmonie avec la montagne. Son laboratoire fera école dans le monde entier, inventant la grenouillère ou le front de neige, points de convergence des pistes, où les bâtiments s’intègrent à la pente, avec pas plus de 4 étages. Mais son esprit s’en trouvera dévoyé et l’urbaniste rebelle se trouve en rupture avec la doctrine en vogue des Trente Glorieuses, « qui consiste à densifier les constructions et saturer les espaces », confiait-il peu avant sa mort. La querelle Chappis-Michaud, au cœur de la controverse du plan Neige.

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