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Montagne : les saisonniers en recherche de liberté avant tout

  • Photo du rédacteur: Arcs 1800
    Arcs 1800
  • il y a 1 heure
  • 4 min de lecture

Saisonniers en montagne : entre liberté et précarité


Ils sont perchman, pisteuse, bergère, gardien de refuge. De loin, leurs vies ressemblent à des cartes postales : neige immaculée, couchers de soleil sur les crêtes, descentes à ski après le service. Et souvent, la promesse est tenue. Mais derrière l'image, il y a un rythme exigeant, des corps fatigués et une économie fragile. Être saisonnier, c'est habiter un paradoxe : une liberté revendiquée et un équilibre toujours à reconquérir.


À 7 heures du matin, la station dort encore. Sur les pistes désertes, les dameuses tracent les dernières lignes pendant qu’au loin une silhouette grimpe à ski de randonnée vers un restaurant d’altitude. Dans quelques heures, les remontées tourneront à plein régime, les terrasses se rempliront. Pour les indispensables saisonniers, la journée a déjà commencé.

Chaque hiver en France, ils sont près de 200 000 à prendre un travail saisonnier. Près d’un million à l’année, principalement en restauration, hôtellerie, commerces ou remontées mécaniques, mais pas seulement. Entre travailler dans un bar d'altitude ou garder un troupeau un été, guider des clients vers un sommet ou accueillir les visiteurs de l'Aiguille du Midi, les expériences divergent profondément. Et pourtant, derrière cette diversité, les mêmes réalités affleurent.


Le refus du lundi-vendredi

Au départ, il y a presque toujours un choix. Celui de ne pas « rentrer dans le rang ». Audrey, orthopédiste-orthésiste, s'en souvient très bien : « Je ne voulais pas d’un boulot classique. » Alors, après ses études, elle monte à Valmeinier pour adopter un autre tempo. En prime ? Le trajet jusqu’au boulot en ski de rando. « Quel bonheur. » Dans les stations, les refuges ou les alpages, une même idée revient : la liberté. Celle de refuser le 9h-18h, les cinq semaines de congés, la routine.


« Au départ, il y a presque toujours un choix. Celui de ne pas « rentrer dans le rang. »


Le saisonnier moderne n’est plus seulement un étudiant de passage ou dans un « entre-deux ». Il ou elle revendique un mode de vie où l’année ne se compte pas en mois mais en hivers, en étés, en intersaisons. On parle de seasoning : une manière d’habiter le temps différemment. Au refuge de la Pointe Percée, Christopher évoque une vie dehors, au contact direct de la montagne et, surtout, « un travail avec davantage de sens. »


Ce que le corps et la vie encaissent

À mesure que les saisons passent, le revers apparaît pourtant. D'abord dans le corps. La fatigue est le dénominateur commun. Anaïs, agent d'exploitation à l'Aiguille du Midi avant d’être secrétaire à la Compagnie des Guides de Chamonix, parle d'un rythme difficile à tenir sur le long terme. « On est épuisés en fin de saison. »

Même constat pour Christopher : « Le corps ne récupère pas de la même manière en altitude. Il faut savoir composer entre la nécessité de se reposer et l’envie de profiter d’aller se balader en montagne. » Le corps encaisse, mais il garde la trace et empiète sur les jours de pause et les inter-saisons. Le mental n’est pas en reste. Et puis il y a la vie intime. Beaucoup parlent d’une « grande famille des saisonniers », de rencontres fortes. Mais aussi de liens fragiles, qui se font et se défont au rythme des saisons. Pour certains, c’est la possibilité de fonder leur propre famille qui est mise en question.


Le logement, « crux » du système

Quand on interroge les saisonniers sur leurs conditions de vie, un élément revient systématiquement : le logement. Anaïs est catégorique : « C'est le crux. » Loyers hors de prix, offres rares, installations précaires... Certains saisonniers vivent en camion, quand les communes l’autorisent encore. D’autres squattent. Et les arnaques se multiplient, notamment sur les réseaux sociaux : annonces alléchantes, faux logements, acomptes envolés.

Après seize ans aux remontées mécaniques de Val Thorens, Jean rappelle un calcul que les candidats aux postes de saisonniers anticipent rarement : « Quand on commence une saison, on dépense un salaire avant même de travailler entre logement, nourriture, forfait, parking... »


Un modèle encore viable ?

Longtemps, l'équation du saisonnier tenait. Il travaillait intensément, mais pour un salaire confortable, les saisons duraient longtemps, le logement était payé par l’employeur, les économies entraient et l'intersaison était couverte par le chômage. Mais les salaires ne sont plus aussi intéressants qu’avant : « Les salaires ne permettent pas toujours de se loger, surtout dans une vallée comme Chamonix », déplore Anaïs.

Pour beaucoup, la réforme du chômage a tout changé. Aujourd’hui, pour ouvrir des droits, il faut justifier d’au moins cinq mois de travail. Or, la saison hivernale n’en dure parfois plus que deux ou trois.


« Le logement, point noir des saisonniers : rare, cher et souvent précaire.»


Moins de contrats, des revenus instables et, parfois, la nécessité de retrouver un emploi en urgence… L’adaptation est devenue la norme. Chez les guides de haute montagne, l’ENSA elle-même encourage ses aspirants à se diversifier : ski, alpinisme, parapente, canyoning… Ils doivent cumuler les casquettes pour survivre.


Aux remontées mécaniques, une autre mutation se profile : automatisation, intelligence artificielle. « J’ai parfois peur d’être remplacé », confie Jean. Et pourtant, chaque soir depuis seize ans, il redescend les pistes avec le sourire et admire encore la montagne et ses couleurs qui changent de jour en jour. « C’est une vraie chance, que j’espère avoir le plus longtemps possible. » Au fil des années, certains bifurquent, beaucoup s’accrochent. Parce qu’au-delà des contrats précaires, de la fatigue et des incertitudes, quelque chose résiste. Être saisonnier, ce n’est ni une parenthèse ni une fuite. C’est une ligne de crête. Un équilibre, parfois précaire, souvent exigeant, qui se réinvente continuellement. Et pour celles et ceux qui y tiennent, une évidence demeure : ils y trouvent quelque chose qui manque ailleurs.

 
 
 

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