Le rapace Grand Duc se développe en Savoie dans les Bauges
- Arcs 1800
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"On manque de connaissances sur cette espèce" : menacé de disparition il y a 50 ans, le hibou grand-duc refait son nid en Savoie
Le hibou grand-duc a failli disparaître : aujourd'hui, son retour est suivi de près dans le massif des Bauges.
Il était autrefois considéré comme un oiseau de malheur, parfois cloué aux portes des granges. Le hibou grand-duc a connu une forte période de déclin, entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1970. En 1976, une loi de protection des rapaces entre en vigueur et petit à petit, la tendance s'inverse.
En France, avant la mise en place des mesures de protection, "il devait rester de l’ordre de 300 couples dont quelques-uns dans les Alpes", explique Baptiste Doutau, chargé de mission biodiversité à la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), lors d'une sortie d'observation du hibou grand-duc dans les Bauges, en Savoie, le 20 janvier dernier. De nos jours, "à l’échelle nationale, on doit être à 1 500 couples, c'est bien mais ce n’est pas non plus gigantesque", ajoute l'ornithologue.
Une partie de ces couples est donc installée sur l'emprise du Parc naturel régional (PNR) du massif des Bauges, qui implique maintenant des citoyens passionnés dans le suivi de cette espèce encore fragile. Au printemps 2025, une dizaine d'envols de jeunes hiboux ont été observés, une excellente nouvelle. Cette année, alors que la période des amours est terminée et que la nidification commence, le suivi des nids va être renforcé.
Dans l'intimité du seigneur de la nuit
Pour cet imposant hibou mesurant 75 centimètres et jusqu'à près de deux mètres d'envergure, la saison des amours hivernales s'achève. C'est le moment où les couples investissent leur nid et leur préférence se porte sur les falaises, qui ne manquent pas dans la région.
Les zones propices peuvent être repérées à la couleur de la roche, explique Baptiste Doutau : les zones les plus noires sont celles où la pluie ruisselle, le hibou, lui, préfère les zones à la roche claire, plus abritées. "C’est sur ces secteurs qu’on a le plus de chance de retrouver des nids pour les rapaces, précise Baptise Doutau. Le grand-duc peut aller chercher de vraies cavités là-dedans, mais aussi s’installer sur des zones moins abritées comme au pied d’un arbre sur un gros talus."
S'il choisit la falaise, c'est qu'elle offre une véritable forteresse naturelle pour protéger la nichée encore fragile du volatile, qui une fois adulte devient un super-prédateur, au sommet de la chaîne alimentaire. Et contrairement aux apparences, sa présence est une bonne nouvelle pour l'ensemble de l'écosystème, proies comprises. "Un écosystème, plus il a d’échelons dans sa chaîne alimentaire, mieux il va, détaille Baptise Doutau. Si on arrive à préserver les échelons au sommet de la chaîne alimentaire, on aura des écosystèmes plus sains aux rangs inférieurs."
Le grand-duc peut s'adapter à différents types de falaise et son régime alimentaire peut varier : il consomme surtout des petits mammifères. Lapins, rats sont à sa merci, il peut même s'attaquer à des proies plus importantes comme les renards et les goélands, sur le littoral. Redoutable chasseur de la nuit, son existence peut toutefois être menacée par des dangers insoupçonnés : la collision avec les câbles et les véhicules, mais aussi le dérangement occasionné par l'escalade et le parapente.
Falaise habitée, ne pas déranger
Jusqu'à l'envol des jeunes, qui a généralement lieu pendant l'été, le grand-duc est particulièrement vulnérable : son nid ne doit surtout pas être perturbé. Alors pour tous les sportifs qui apprécient les falaises autant que les rapaces, le Parc naturel et la LPO utilisent conjointement une application qui permet d'adapter sa pratique pour ne pas nuire aux oiseaux rupestres.
"Ce que le parc a mis en place, sur les rapaces rupestres, ce sont les bulles de quiétude. On part de l’aire occupée par les oiseaux et on trace un rayon de 250 mètres dans tous les sens, comme une demi-sphère", indique Hervé Blanchin, adhérent à la LPO de Savoie et ornithologue amateur. Ces bulles sont recensées dans l'application Biodiv'sport, gratuite et ouverte à tous. L'application permet de visualiser les lieux habités par plusieurs espèces sensibles, elle peut donc aussi être utile aux skieurs de randonnée qui souhaiteraient éviter de déranger des tétras-lyres, par exemple.
Pour ce qui est des rapaces rupestres, les amateurs de parapente peuvent même entrer les fichiers de l'application directement dans leurs systèmes de vol : "On va avoir une alerte qui se déclenche quand on s’approche, comme quand on arrive dans une zone aérienne", précise Hervé Blanchin. Observateurs et Parc naturel régional travaillent main dans la main. "Si on a une preuve de reproduction, on fait remonter l’information au Parc pour qu’il active la bulle de quiétude", ajoute l'ornithologue amateur.
Parapente, escalade : les falaises sont de plus en plus fréquentées par les humains, ce qui peut perturber la reproduction des rapaces.
Lui-même surveille trois nids de hiboux grand-duc pour le compte du Parc naturel. La vigilance des amateurs de sport en plein air est importante, car contrairement à d'autres espèces, il n'y a pas d'arrêté préfectoral pour protéger les aires de reproduction des grands-ducs. Amateurs de via ferrata, escalade et autres parapentistes doivent donc compter sur leurs propres connaissances pour éviter de nuire à la reproduction des hiboux.
Les ambassadeurs du grand-duc
En plus des sorties d'observation grand public, le Parc naturel du massif des Bauges inclut, depuis cette année, des ambassadeurs bénévoles pour surveiller l'évolution de la population de hiboux. Ils sont une dizaine d'habitants, passionnés, à avoir été sélectionnés par le Parc. Une première réunion de formation est prévue le 24 février "pour suivre la nidification, on leur donne les clefs pour être autonomes", prévoit Mathilde Pantalacci, chargée de mission milieux naturels au Parc naturel régional du massif des Bauges.
Ces ambassadeurs devront ensuite surveiller dix nouveaux sites identifiés par les spécialistes du Parc. "En fonction de leurs possibilités, au début, il faudrait y passer une fois par semaine pour voir si les sites sont occupés, annonce Mathilde Pantalacci. Une fois le site occupé, l'idéal serait de passer tous les 15 jours pour surveiller que tout aille bien. Et après, une reprise bien active à partir du mois d’avril."
Le grand-duc fait en effet partie des espèces dont le suivi a été identifié comme propriétaire dans le Parc. "On manque de connaissances sur cette espèce qui avait disparu et qui est revenue. Elle est difficile à suivre", rappelle Richard Cousin, chargé de mission milieux naturels et expertise naturaliste au PNR.
"C'est important de mobiliser le public, on souhaite intégrer les habitants et élus à nos travaux de prospection. L’idée est d’avoir une plus grande force de frappe, augmenter les possibilités d’observation, continue Richard Cousin. Quand on donne à voir les espèces, les gens ont plus envie de les protéger."
Et à mesure que la population de hiboux grand-duc augmentera, ils auront peut-être besoin de plus en plus d'ambassadeurs pour suivre le majestueux ballet qu'ils offrent à la nuit tombée. "C’est l’équivalent de notre aigle royal en nocturne", sourit Hervé Blanchin, tout en espérant que de plus en plus de personnes tombent sous le charme des rapaces des Alpes. La restitution publique du suivi de cette période de reproduction est prévue à l'automne.
D'ici là, des applications comme Birdnet ou Merlin permettent d'identifier les chants des oiseaux, pour apprendre pas à pas à reconnaître les plus discrets habitants des montagnes.






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