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Laurent Wauquiez : le ski à tout prix



Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes était en première ligne pour réclamer l'ouverture des domaines skiables à Noël, une demande rejetée par le Conseil d'État le 11 décembre.


Lors de ses déplacements sur le terrain, Laurent Wauquiez aime se démarquer au milieu des costumes des autres élu·es en portant un manteau distinctif. Longtemps habillé d'une parka rouge, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes a depuis 2019 opté, lors de certaines de ses sorties, pour un style plus alpin, avec une veste siglée Arpin, une marque savoyarde. «Fondamentalement, c'est un mec de la ville, il a fait ses études à Lyon et Paris. Mais avoir une grosse doudoune rouge, c'était aussi dire “je suis un homme de la montagne”», remarque Romain Meltz, chercheur en sciences politiques à l'université Lumière Lyon 2.


Il ne faudrait pas en faire trop dire à des vêtements, mais depuis quelques années, l'élu Les Républicains s'est en effet positionné comme le défenseur de l'industrie des sports d'hiver –il a fait voter de très larges subventions pour la modernisation des stations de ski, et notamment sur la multiplication des canons à neige, pour protéger les domaines skiables de la raréfaction de l'enneigement due à la hausse des températures, deux fois plus rapides dans les Alpes qu'en plaine, depuis le début du XXe siècle.


Ces dernières semaines, Laurent Wauquiez a joué son rôle à fond en criant, sur la scène nationale, sa colère devant la décision du gouvernement de fermer les remontées mécaniques des domaines skiables pour les vacances de Noël. Ce vendredi 11 décembre, le Conseil d'État a rejeté le référé-liberté déposé notamment par la région Auvergne-Rhône-Alpes et a ainsi confirmé la fermeture des remontées mécaniques pour les fêtes de fin d'année. Mais le lobbying n'a pas été vain. Le gouvernement a annoncé, le même jour, que les domaines skiables pourraient probablement ouvrir à partir du 7 janvier, selon la situation sanitaire.


Dans une tribune parue dans le JDD fin novembre, Laurent Wauquiez et les présidents des départements alpins ainsi que de nombreux acteurs des sports d'hiver affirmaient: «Monsieur le Président de la République, ne tuez pas la montagne française! Les décisions prises peuvent purement et simplement la condamner.»


Et d'ajouter que cette fermeture est une «sentence contre la montagne. Une sentence injuste qui méconnaît l'engagement des professionnels à garantir les conditions sanitaires. Une sentence contre des dizaines de milliers d'emplois et d'entreprises. Votre décision met en péril 250 stations, 120.000 emplois et neuf milliards d'euros de recettes pour notre pays.»


L'activité du ski dans l'économie

Dès son arrivée, en 2016, à la tête de la première région de France en termes de stations de ski, l'ancien président du parti Les Républicains (2017-2019) a tout fait pour se mettre dans la poche le puissant lobby du ski alpin. En 2016, le Conseil régional avait voté un Plan neige de 200 millions d'euros sur cinq ans en faveur des stations d'altitude avec en priorité le développement de la neige artificielle. «Il n'est plus possible d'être dans une région où ski et neige sont des gros mots», avait grondé Laurent Wauquiez à l'époque.


«Il s'est rendu compte que le poids de l'activité du ski dans l'économie de la région Auvergne-Rhône-Alpes était très important. Il a aussi compris qu'il fallait faire comme en Autriche ou en Suisse en modernisant les domaines skiables et en mettant le paquet sur l'enneigement artificiel pour ne pas être en retard sur nos concurrents», confie Alexandre Maulin, le président de Domaines skiables de France (DSF).


Pour ce dernier, Laurent Wauquiez est sincère dans son engagement. «Je pense qu'il est vraiment à l'écoute de l'activité du ski et qu'il est sincère dans son soutien», glisse-t-il.


Un autre personnage fort de l'arc alpin a été intronisé conseiller spécial montagne de Laurent Wauquiez. Il s'agit de Gilles Chabert, le président du Syndicat national des moniteurs du ski français (SNMSF). Ce personnage fort en gueule défend une politique du ski à tout prix, en dépit du réchauffement climatique. «Ce qu'on veut, c'est faire du ski, le reste c'est du bla-bla», disait-il à Montagnes Magazine, en 2016. Mais si Gilles Chabert avait soufflé à l'oreille de Laurent Wauquiez les grandes lignes de son Plan neige, il a vite représenté un caillou dans la chaussure de l'ancien ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche.


En 2017, Gilles Chabert a fait l'objet d'une enquête sur des soupçons de prise illégale d'intérêts pour avoir fait voter le Plan neige au Conseil régional alors qu'il était, dans le même temps, administrateur de la Compagnie des Alpes, le premier exploitant de domaines skiables au monde et à la tête de onze stations françaises.


«Que quelqu'un comme Wauquiez prenne ce risque, c'est fou. Qu'est-ce qui pouvait justifier qu'il prenne un type qui a des actions dans des stations pour être son conseiller spécial montagne?», s'interroge Romain Meltz, fin connaisseur de la vie politique régionale. Quelques mois plus tard, début 2017, Gilles Chabert avait finalement laissé son siège à la Compagnie nationale des Alpes, tout en précisant que ce n'était pas lié à un éventuel conflit d'intérêts.


Un entêtement politique dénoncé

La politique «montagne» de Laurent Wauquiez n'a pas fait que des heureux dans les massifs, depuis son arrivée dans les bureaux de l'immense hôtel de Région dans le quartier de la Confluence, à Lyon.


«En ce moment, défendre ceux qui travaillent en station, c'est compréhensible. Mais c'est pareil que défendre les gens qui bossent en monoculture, en agriculture. Il faut les aider à faire une transition, mais il ne faut pas tout faire pour maintenir l'activité. Dire “on va tuer la montagne” comme Laurent Wauquiez le dit, c'est faux», tempête Frédi Meignan, le président de l'association Mountain Wilderness, qui milite pour une transition écologique en montagne avec notamment un tourisme plus durable et respectueux de l'environnement.


En colère contre la politique du président de la région, il poursuit: «Depuis que Laurent Wauquiez est là, il n'y a que ça: de la mono-activité. Et en disant qu'il n'y a que ça qui compte, il nie la réalité de la montagne. Les Alpes, ce sont des territoires riches d'une nature exceptionnelle et d'engagements très forts d'hommes et de femmes. Mais on reste comme dans les années 1970 avec le gros paquebot du Plan neige qui écrase tout.»


Même discours chez Jean-François Débat, le maire de Bourg-en-Bresse dans l'Ain, qui est aussi le secrétaire national PS à la transition écologique. «Je comprends les inquiétudes des professionnels de la montagne par rapport à la situation actuelle. Il y a une urgence. La politique menée pendant cinq ans par Laurent Wauquiez, ce n'est pas une politique “montagne”, c'est la politique des canons à neige, point. Tout ça pour faire durer, durer, durer, l'économie du ski alpin alors que, dans vingt ans, on sait qu'il n'y aura plus les bonnes conditions dans beaucoup de stations de moyenne montagne pour skier», estime-t-il.


«Tourner le dos au tout-neige»

Dans les stations et les grandes villes alpines, la fermeture des domaines skiables pour les vacances de Noël a provoqué beaucoup d'angoisses. Dans l'industrie du ski, il se dit souvent que, pour un euro déboursé dans les forfaits de ski alpin, un touriste va dépenser six euros en station.


Le 5 décembre, environ 800 personnes se sont rassemblées à Chambéry pour manifester contre le confinement des stations à Noël. Ils étaient aussi entre 500 et 1.000 à Bourg-Saint-Maurice en Tarentaise, royaume des plus grandes stations françaises (La Plagne, Tignes, Courchevel, Val Thorens…).


«L'amertume est d'autant plus grande qu'on aurait eu une montagne magique avec les récentes chutes de neige. C'est rare qu'on puisse avoir de la neige comme ça en moyenne montagne avant Noël», dit Chantal Carlioz, présidente de l'organisme Isère attractivité, qui fait la promotion du tourisme dans le département.


Le président de Mountain Wilderness, Frédi Meignan, qui tient un gîte dans le massif de Belledonne au-dessus de Grenoble, regrette que la période actuelle ne serve pas à réfléchir à ce que pourrait être une montagne avec moins de télésièges. «Prenons la balle au bond de la fermeture des stations à Noël pour accélérer la reconversion. Il y a un monde fou actuellement en montagne. Aux Sept Laux [une petite station à quelques kilomètres de Grenoble, ndlr], il y avait un monde fou sur le parking ce weekend, alors que le domaine skiable était fermé. Ces gens vont en montagne par passion de la nature. Ils se promènent en ski de randonnée, en raquettes…», soupire-t-il.


Pour le chercheur en sciences politiques, Romain Meltz, si Laurent Wauquiez s'arc-boute sur la défense du ski alpin, c'est avant tout «une question d'action politique à court terme». «Il n'a pas le temps de mettre en place une filière “tourisme montagne” différente sous son mandat. Donc ça ne l'intéresse pas. Les élus locaux voient bien que les gens construisent des chalets dans les stations pour les louer aux vacanciers du ski. Donc ils ne prennent pas le risque politique de tourner le dos au tout-neige», conclut-il.

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