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  • Arcs 1800

La vallée d'Aoste en randonnée à ski



Les rites sont constitutifs de notre rapport au monde. Ils participent d’une culture et scellent les communautés. « Le communautarisme, quelle horreur ! », dirait l’autre. Et pourtant, quand il s’agit de déguster un cappuccino onctueux ou un torride ristretto, adossé au même comptoir qu’une tribu de Valdôtains à l’expression bruyante et chantante, n’est-ce pas un moment que l’on aimerait voir s’étirer indéfiniment ? Non, car ce moment est rituel parce qu’il est bref. Et vous verrez, les Valdôtains n’y restent pas. D’ailleurs, la plupart commandent « un cafè », aussi court que nos ristretto français, l’avalent en une gorgée, racontent une anecdote, et partent vaquer à d’autres occupations.


J’aime à m’arrêter au petit café du Skyway, ce téléphérique remplaçant la vieille télécabine d’Helbronner en 2015, dont la cabine circulaire tourne sur elle-même. Là-bas, l’heure matinale est synonyme de rencontres. On y croise une foule de guides valdôtains qui vous aiguilleront volontiers sur les conditions nivologiques actualisées par l’expérience quotidienne du terrain. Il n’y a pas que le café, au bar, de bon matin. Le « vino bianco » a bonne côte chez les « anciens ». Le premier dimanche de janvier, après avoir fêté le Nouvel An dans une cabane du Valpelline, nous nous promenons dans les rues de la petite ville de Châtillon et poussons la porte du premier café ouvert.


« Tourisme et agriculture doivent obligatoirement fonctionner ensemble. »


Lucio est assis sur l’un des fauteuils matelassés vert sombre, ses coudes posés sur d’imposants accoudoirs en bois. Sur la table en marbre, à côté de lui, un petit verre de vin blanc. Il discute avec qui veut bien l’écouter, et nous engageons la conversation. Je l’interpelle en italien, il me répond dans un français parfait. Lucio habite à la sortie du village, sur la « route du Cervin », celle qui monte en direction de Breuil-Cervinia. Après avoir commandé deux « blancs », je l’interroge sur la vallée, qui aurait pu être rattachée à la France à la Libération. La vallée d’Aoste est l’une des riches régions de l’Italie du Nord. Mais d’où vient cette aisance ? Cette question me revient comme une ritournelle. Je suis toujours frappé par l’aménagement des « communs » des petits hameaux de montagne, même les plus reculés, progressivement rénovés de murs de pierres sèches et de pierres de taille.


À chaque fois, ce sont de véritables œuvres de maître qui s’insèrent harmonieusement à une tradition architecturale locale préservée. Alors je lui pose la question. Il me répond que l’industrie de l’acier a été une poule aux œufs d’or. « La Cogne » est l’énorme manufacture d’Aoste qui transformait historiquement le minerai prélevé dans la vallée homonyme. Lucio a travaillé toute sa vie dans cette usine, dès l’âge de 16 ans. Et depuis qu’il est « in pensione » (à la retraite), il vient boire son verre de vin blanc chaque matin dans ce bar. Son rite. Et un rituel fort tenace chez les « anciens » des deux Savoie. L’histoire de la vallée d’Aoste s’est enchevêtrée à l’histoire de la Savoie pendant huit siècles jusqu’à 1860. Ne prenez jamais le risque de dire à un ancien qu’il est italien. Non, ici les gens sont fièrement valdôtains, et beaucoup auraient préféré une attache à la France. C’est moins vrai chez les jeunes et c’est un peu plus vrai lorsque l’on quitte le fond de la vallée principale pour s’enfoncer dans l’une des nombreuses vallées adjacentes. La plupart du temps, vous verrez écrit sur le fronton de l’école « école municipale » et non « scuola municipale ». Symbole parmi d’autres de l’attachement culturel de la vallée d’Aoste à la francophonie. Ne vous privez pas de discuter avec les Valdôtains, ils aimeront vous raconter des anecdotes sur leur vallée et apprécieront de parler français !


On ne peut introduire la vallée d’Aoste sans évoquer son art de vivre et sa gastronomie. J’ai toujours été frappé par la chaleur de l’accueil. Là-bas, vous parlerez avec tout le monde et tout le monde vous parlera ; les habitants dégagent une bienveillance rare. L’agriturismo et le Bed & Breakfast sont les deux modes d’hébergement à privilégier car leur taille modeste permettra toujours à vos hôtes de prendre le temps de vous raconter l’histoire de leur pays. Lors de mes nombreux arpentages de la vallée d’Aoste, j’ai le vif souvenir d’une soirée à l’Alpe Rebelle, à Bionaz dans la Valpelline. Sur le fronton sont peints ces mots : « Ristorante, B & B, alpinismo, luogo di memorie… » Il suffit d’entrer pour s’y sentir bien. Derrière le comptoir du bar, Daniele Piellier a toujours une histoire à raconter. Et il y a toujours quelqu’un pour l’écouter.


« Nous croyons fort que cette forme alternative de tourisme existe. »


Cette fois, c’est notre tour. Nous rentrons d’une belle balade à skis et une bière locale nous aide à vivre l’épopée qu’il nous conte. Le grand-père de Daniele habitait ici dans les années 1960, alors qu’une entreprise multinationale et 2 000 ouvriers avaient engagé les travaux de construction du barrage de Place Moulin. Il avait tenté de lutter, lui, le petit paysan sans le sou, contre le rouleau compresseur à l’ambition aussi élevée que les moyens. Lutter pour la symbolique, lutter pour l’histoire de leur famille et contre la spoliation de terres qui se transmettaient de génération en génération. Lutter avec le seul moyen qui restait à la disposition de ces Misérables : l’agir collectif. Il essaya de créer un consortium des propriétaires terriens pour négocier un bail emphytéotique et une taxe dont pourraient également bénéficier les générations futures. La pauvreté était telle dans cette vallée reculée que l’élan collectif a vacillé suite aux propositions alléchantes de la multinationale. Daniele a hérité de son grand-père cette pensée collective, qui le poussa en 2012, avec d’autres habitants de la vallée, à créer l’association Natura’Valp. Cette association ne se bat pas contre un projet d’aménagement structurant comme l’a été le barrage de Place Moulin, mais elle œuvre pour impulser un modèle de développement du territoire équilibré entre économie résidentielle, tourisme et agriculture. « È la cosa la più importante, avere il turismo anche con l’agricoltura. Queste cose qua sono obbligatoriamente insieme. » Se battre pour tenter de construire un modèle alternatif au ski, c’est se battre contre ses ardents défenseurs, et Daniele en a essuyé les frais. « Quali che erano dei impianti di risalita, l’heliski, mi hanno messo in croce. Mi hanno fatto tutti colori. Il rifugio… »


Le combat principal de Daniele est de maintenir la Valpelline telle qu’elle est : sauvage et non aménagée. Il s’oppose depuis longtemps à la mise en place d’une dépose héliski sur le mont Gelé, ce qui lui coûtera en 2018 le gardiennage du refuge de Crête Sèche qu’il tenait depuis 18 ans. Quand j’ai abordé ce sujet avec lui, j’ai senti l’émotion monter. L’émotion plus que la colère, « È ancora una ferita aperta », une blessure encore ouverte. Je n’ai pas insisté. Contre l’héliski et pour un modèle de développement touristique basé sur la valorisation des activités sportives et récréatives de nature, Daniele et les siens se battent au quotidien contre des lobbys nés avec les stations de sport d’hiver. D’ailleurs, il a travaillé de nombreuses années dans la station de Valtournenche, où il dirigeait la sécurité des pistes. Là-bas, il a tout vu, notamment les transformations permettant coûte que coûte de continuer à proposer du ski alpin.


« Le directeur des pistes voit tout. L’enneigement artificiel, la construction de retenues colinéaires à 2 000 m, les 100 000 litres avec système de bullage pour éviter à l’eau de geler. Mais c’est le seul vrai modèle de tourisme de montagne à ce jour. Le ski. […] Aucun tour-opérateur ne s’intéresse à un territoire où il n’y a pas de ski. Et s’il n’y a pas de tour-opérateur, cela signifie aux yeux de beaucoup qu’il n’existe pas de forme de tourisme alternative au ski. Et c’est là notre idée, nous croyons fort que cette forme alternative existe, qu’elle est interessentissimo car aujourd’hui, nous vivons les effets combinés du changement climatique et de la crise du ski. Le ski alpin est quelque chose qui a bien marché pendant un siècle, très bien, mais petit à petit, nous devons aussi penser à essayer autre chose. Et l’Alpe Rebelle, c’est pour dire : "Pas seulement le ski, essayons de nous rebeller contre ce système !" »


Allez à l’Alpe Rebelle, commandez-y un menu complet. Daniele vous racontera d’autres anecdotes de sa vallée et vous y mangerez bien. De la gastronomie locale cuisinée avec les produits locaux, grâce aux échanges entre paysans et acteurs du tourisme inaugurés par l’association Natura’Valp. Vous y goûterez la seupa alla Vapelenentse, la polenta Concia, le civet di camoscio et bien d’autres hors d’œuvre dont seuls les Valdôtains ont le secret.


Où skier dans le vallée d’Aoste ? – car c’est bien la question qui m’était initialement posée… Réponse : partout ! Mais j’ai quand même mes favoris : la Valpelline et ses innombrables cabanes non gardées et son ski sauvage ; l’Arp Vieille à Valgrisenche, la Pointe de la Pierre à l’entrée de la vallée de Cogne et la Fenêtre de Sereina depuis la route du Grand-Saint-Bernard lorsque les risques d’avalanche sont élevés ; le mont Emilius et la Becca di Nonna pour avoir une vue imparable sur l’artère principale et Aoste ; le glacier du Lys dans le Mont-Rose lorsque les remontées mécaniques sont fermées, avec une mention spéciale pour le refuge Bonatti dans le val Ferret, son accueil, son ambiance et les belles randonnées qui l’entourent. Et lorsque les conditions poussent à rester à l’abri, allez visiter les nombreuses expositions du fort de Bard ou les nombreux châteaux ouverts à la visite. Ils font l’histoire d’une vallée qui s’est construite en résistant sans cesse à plus fort qu’elle.

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