Rechercher
  • Arcs 1800

L'éleveur-moniteur de ski, profil en sursis dans les Alpes



Dans les vallées des Hautes-Alpes, les pistes d'en-haut font vivre les gens d'en-bas. Sébastien Rouit, éleveur de brebis et moniteur de ski, vivait des deux activités jusqu'à cet hiver catastrophique qui l'a privé de clients, de revenus et de subventions.


« Aujourd'hui, je n'ai aucune aide », résume l'agriculteur, « zéro ». Devant lui, dans sa bergerie, ses plus jeunes agneaux arborent la laine immaculée des premiers jours. Beaucoup naissent entre février et mars, au cœur de la saison de ski, quand Sébastien Rouit enchaîne les petits matins à la ferme pour aider à mettre bas, la journée sur les pistes et les soirées auprès de ses bêtes. Cette saison, elles ont pu le voir plus souvent : les remontées mécaniques fermées l'ont privé de 89 % de ses revenus de moniteur de ski à Orcières-Merlette, où il est aussi premier adjoint au maire.


Le fonds de solidarité, qui compense les pertes de l'essentiel de ses collègues moniteurs, lui est aujourd'hui refusé car l'agriculture, peu touchée par la crise sanitaire, est considérée par l'administration comme son activité principale - alors qu'il affirme tirer 80 % de ses revenus de l'école de ski. « Pour l'instant, je puise dans la trésorerie de la ferme, mais qui n'est pas énorme, et à partir du mois de juin je n'aurais plus de revenu du tout », explique-t-il, fourche à la main. « Ou je vais faire des prêts relais, ou je vais voir avec les banques... Je ne sais pas ce que je vais faire ».


Double-casquette

Ce « trou dans la raquette », qui touche une faible part des moniteurs, met au jour les fragilités de cette économie de montagne construite autour du ski alpin, dont ces vallées sont ultra-dépendantes. Dans les locaux vides de l'Ecole du ski français (ESF) d'Orcières-Merlette, à 1 800 mètres d'altitude, demeure le marquage au sol de la distanciation sociale, un tas de raquettes à neige et le souvenir d'une saison amputée à 76 %. Le directeur de l'ESF a choisi de répartir le peu de cours restants parmi la centaine de moniteurs. Tous exercent une activité à côté. Avant d'être directeur à plein temps, Jean-Christophe Nolier louait des châteaux gonflables. D'autres sont dans le bâtiment, charpentiers, paysagistes, commerçants, moniteurs d'activités l'été... « C'est la situation de tous les montagnards qui vivent des stations, » explique-t-il.


Dans les Hautes-Alpes, le tourisme (30 %) et l'agriculture (8 %) constituent les deux premiers secteurs d'activité du privé, et les pluriactifs, les saisonniers, y sont indispensables. À l'inverse, « la pluriactivité permet à un agriculteur d'avoir les revenus nécessaires pour être présent sur son territoire toute l'année », confirme Patrick Ricou, maire d'Orcières et 1er vice-président (DVD) du conseil départemental.


« La montagne, elle marche »

Le soutien est mutuel : les agriculteurs de montagne - largement subventionnés par les aides européennes - entretiennent les paysages et vendent des produits participant à l'attractivité touristique de la région, qui en retour leur garantit des consommateurs. C'est cet écosystème qui permet « de maintenir des populations sur l'ensemble de notre territoire et éviter que l'on ne concentre les habitants des Hautes-Alpes sur les centres urbains », poursuit le maire.


Pour ces vallées, sans ski, point de salut, pourrait-il résumer. Pourtant, sans les remontées, la montagne a attiré nombre de touristes cet hiver, une preuve pour certains qu'une sortie du tout-ski est possible, et même nécessaire.« L'aviation va très mal, on dit pas à Air France qu'il faut qu'ils repensent leurs avions. La montagne, elle marche, et elle n'a rien demandé à personne », répond Sébastien Rouit, agacé par les appels à la diversification du tourisme hivernal. « Si je n'avais que ma ferme, je gagnerais même pas 800 euros pas mois, c'est pas viable pour faire vivre une famille ». « Dans ces vallées, si on gagne pas notre vie, on va arrêter d'habiter ici », coupe-t-il.

27 vues0 commentaire