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Drones, localisation des smartphones : le secours en montagne innove



Entre contraintes techniques, législatives et financières, le développement de nouvelles technologies à destination des secours en montagne connaît de nombreuses évolutions ces dernières années, avec, notamment, le déploiement de l'AML, un système de localisation d'urgence des téléphones portables.


Mars 2017. Une avalanche emporte trois snowboardeurs évoluant en hors-piste sur les hauteurs de Valfréjus, en Savoie. Pour faire face à l’ampleur de la coulée – 100 m de large, 800 m de long et 6 m de hauteur de neige par endroits – 59 secouristes sont mobilisés, ainsi que 3 équipes cynophiles. Alors que les corps des deux premières victimes sont dégagés en quelques heures, 12 jours sont nécessaires pour retrouver le troisième snowboardeur enseveli en bas de la coulée.


Chargé d’affaires dans le domaine de l’innovation au CEA de Grenoble et passionné de montagne, Norbert Daniele a été particulièrement marqué par ce fait divers. « Je me suis demandé si les recherches auraient pu être plus rapides avec un drone équipé d’un système permettant de localiser les smartphones », se souvient-il.


Il commence alors à réfléchir à des solutions de localisation compatibles avec le fonctionnement d’un drone, en explorant deux pistes principales : la détection d’un signal Bluetooth émis depuis un téléphone après activation d’une application par l’utilisateur, et celle utilisant la fréquence GSM, sans activation préalable du propriétaire du téléphone. « Il ne s’agit pas d’une technologie qui se substituera à l’usage d’un DVA, mais qui pourra être complémentaire et facile à déployer par les pisteurs ou les secouristes, pour parcourir rapidement la coulée », explique Norbert Daniele.


« Le tracking nous a permis d’éviter un bon nombre d’opérations de secours. »

Olivier Favre, PGHM


Les recherches menées au CEA de Grenoble témoignent de deux enjeux majeurs qui entourent aujourd’hui les secours en montagne : la question de l’usage des drones sur le terrain, mais aussi et surtout, celle de la détection des smartphones dans les opérations de recherche. En pointe sur ces questions, la cellule R&D du Peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne (PGHM), basée au Versoud, à proximité de Grenoble (Isère), travaille sur la location des smartphones depuis plusieurs années.


Imaginé dès 2012 par l’adjudant Olivier Favre, à la tête de cette cellule, le dispositif GendLoc permet de localiser un téléphone, après un appel aux secours. Le système fonctionne avec l’envoi d’un SMS sur le téléphone de la personne en difficulté, qui lui permet de cliquer sur un lien activant une localisation pour les secours. Étendu depuis sa création à l’ensemble des PGHM, aux secouristes de la CRS Montagne et aux Services départementaux d’incendie et de secours (SDIS), le dispositif s’est également exporté à l’étranger.


Depuis sa création, plus de 40 000 soit jusqu’à 8000 utilisations par an de ce système de localisation ont été enregistrées en gendarmerie. « GendLoc et solutions similaires ont très bien pris dans les services de secours, se réjouit Olivier Favre. C’est un dispositif qui permet de sauver des vies et de gagner du temps.


Outre sa capacité à offrir une localisation, cette technologie permet également de réaliser des opérations de « tracking », avec la possibilité de guider, via l’envoi de fonds de carte, des personnes perdues en montagne. « Le tracking nous a permis d’éviter un bon nombre d’opérations de secours, explique Olivier Favre. Ce qui représente des économies directes et des équipes médicales toujours disponibles pour partir sur d’autres interventions. »


La révolution de l'AML


Mais si GendLoc a ouvert la voie depuis plusieurs années à la localisation coopérative dans le cadre du secours en montagne, un véritable tournant a été pris en 2020 avec le déploiement de l’Advanced Mobile Localisation (AML) en France et dans l’ensemble des pays de l’Union européenne.


Ce système, intégré à la plupart des smartphones récents et permettant leur localisation en cas d’urgence, a été rendu obligatoire depuis le 21 décembre 2020 par l’Union européenne, poussant, avec cette obligation, à une harmonisation des pratiques de secours sur l’ensemble du territoire européen. Une avancée qui fait office de révolution dans le domaine du secours en montagne. Car, avec l’AML, plus besoin de générer de SMS en direction d’un téléphone identifié. Un simple appel sur la ligne européenne des secours, le 112, permet de générer un point GPS et de localiser instantanément la personne en difficulté.


L'AML « est un vrai bouleversement en matière de secours, une avancée importante ».

Olivier Favre, PGHM


Avant son déploiement l’an dernier, l’AML avait déjà fait parler d’elle en France à l’été 2019, lors de la disparition de Simon Gautier, un randonneur français disparu dans le sud de l’Italie. Alors que le randonneur avait appelé les secours, ces derniers n’avaient pas été capables de le localiser, faute de déploiement de l’AML sur l’ensemble du territoire italien. Girolamo Galasso, le chef des secours alpins de la région, avait alors déclaré à l’AFP que l’AML aurait permis, dans le cas de Simon Gautier, une localisation « avec 20 ou 50 m de précision ». Le corps du randonneur fut finalement retrouvé après neuf jours de recherches.


Développée en 2014 au Royaume-Uni, cette technologie s’est déployée dans une dizaine de pays depuis, dont les États-Unis, la Nouvelle-Zélande ou l’Autriche, avant son déploiement généralisé dans les pays de l’UE depuis le 21 décembre 2021. « C’est un vrai bouleversement en matière de secours, une avancée importante », note Olivier Favre. Mais pour le secouriste, si le dispositif constitue un allié précieux, « l’échange téléphonique avec la personne qui contacte les secours, pour détailler avec précision la situation dans laquelle elle se trouve », reste indispensable, pour « apporter la meilleure réponse possible ».


Mais si la localisation automatique du requérant (AML) ou collaborative (Gendloc) est aujourd’hui pleinement fonctionnelle dans les secours en montagne, la localisation d’un tiers, disparu sans pouvoir donner l’alerte, comme c’est le cas pour une cordée d’alpinistes non rentrée de course ou encore des personnes ensevelies sous une avalanche, est aujourd’hui au centre des recherches. « Sur cet aspect, il reste encore beaucoup du travail, réglementaire et technique, admet Olivier Favre, les gendarmes-secouristes des PGHM s’appuient aujourd’hui sur des cadres d’enquête, développent des savoir-faire et investissent dans des moyens techniques de plus en plus performants ».


Les gendarmes secouristes des PGHM s’appuient sur des cadres enquêtes, développent des savoir-faire et investissent dans des moyens techniques de plus en plus performants. Les technologies permettant de localiser des téléphones sans qu’ils émettent un appel existent bien aujourd’hui, mais sont circonscrites à un usage fait par les renseignements, dans le cadre notamment de la lutte antiterroriste.


Une utilisation de ces dispositifs dans le cadre des secours en montagne impliquerait « une baisse importante des coûts et une conformité d’utilisation avec la RGPD », le règlement général sur la protection des données qui encadre l’usage de ce type de technologie. Au CEA de Grenoble, les recherches sur une technologie permettant de détecter les smartphones sous avalanche se heurtent également au cadre législatif : « Dans le cadre de la détection par le signal Bluetooth que nous avons mise au point, il n’y a pas de problème, car l’activation du signal est soumise à l’accord du propriétaire du téléphone, explique Norbert Daniele. Pour une détection utilisant la fréquence GSM, c’est plus compliqué. »


« L’intérêt que le marché porte à cette technologie est trop faible par rapport à l’investissement que représente sa conception. »


L’usage des drones en question

Pour l’heure, ses recherches se concentrent donc sur le développement d’un dispositif embarqué sur un drone et permettant la détection d’un signal Bluetooth sous avalanche. Les premières phases de test, en extérieur, se dérouleront au printemps.


« On aimerait que cette technologie arrive à maturité à la fin de l’année, pour entamer l’industrialisation », explique Norbert Daniele. Une phase décisive, réalisée par des entreprises partenaires, qui consiste à travailler notamment sur l’ergonomie de la technologie avant sa mise sur le marché, potentiellement dans les deux ans à venir. Avec pour cible les secours en montagne, mais aussi et surtout les services des pistes des stations de ski qui font face à des pratiquants « pas forcément équipés de DVA quand ils s’aventurent en hors-piste ».


Si la technologie du CEA est en phase de développement, d’autres, qui concernent également la recherche de victimes d’avalanche par des drones, sont au point mort. En Suisse, la société Nivitec, qui annonce sur son site travailler à l’élaboration d’un « drone autonome de recherche » embarquant une technologie DVA, a pour le moment stoppé ses recherches en la

matière. « L’intérêt que le marché porte à cette technologie est trop faible par rapport à l’investissement que représente sa conception », explique-t-on au sein de l’entreprise.


« Les drones commencent à être très présents dans le ciel. S’ils peuvent apporter quelque chose au secours en montagne, ils posent aussi des problèmes de sécurité. »


Renaud Guillermet


Entre contraintes techniques, législatives et financières, l’usage des drones dans la détection des victimes d’avalanche se développera-t-il dans les années à venir ? C’est la question qui nourrit actuellement la réflexion de la Commission internationale du secours alpin (ICAR). Fondée en 1948, cette organisation qui rassemble 41 pays a pour objectif de donner un cadre aux pratiques qui existent dans le secours en montagne.


Renaud Guillermet, chef de la base de la sécurité civile de Grenoble, en est le vice-président, en charge de la commission du secours aérien. « Les drones commencent à être très présents dans le ciel, c’est un constat qui est fait par tout le monde, explique-t-il. Il était donc logique que l’ICAR se penche sur cette question, car s’ils peuvent apporter quelque chose au secours en montagne, ils posent aussi des problèmes de sécurité. » Les réflexions menées par la commission n’en sont, pour l’heure, qu’aux premiers balbutiements, mais les enjeux sont importants : « L’objectif est de pouvoir recueillir des retours d’expérience de la communauté et de formuler des recommandations et des bonnes pratiques, notamment sur la façon de coordonner des opérations de secours qui feraient appel à des hélicoptères et des drones. »


Car si les drones font désormais partie du paysage, leur utilisation dans la recherche de victimes d’avalanches est encore loin d’être intégrée au quotidien des secours français, les contraintes techniques et légales qui entourent leur utilisation étant encore nombreuses : « La réglementation européenne est assez stricte sur le sujet et impose, par exemple, que le pilote soit à une distance limitée du drone qu’il pilote, explique Renaud Guillermet. Pour une opération de recherche de victime d’avalanche, cela impose qu’un hélicoptère dépose le pilote de drone sur place et implique donc, de toute façon, d’avoir accès facilement à un hélicoptère. »


« Ça fait 10 ans que l’on parle de ces sujets, mais pour le moment, on n’a pas pu trouver quelque chose qui remplace le DVA. »


Dominique Létang, ANENA


Olivier Favre, du PGHM de l’Isère, renchérit : « Pour le secours en montagne, il y a actuellement moins de cas d’usage du drone que pour d’autres services de secours, car nous avons un recours important à l’hélicoptère, qui cumule les avantages de pouvoir transporter les équipes de secours et d’évacuer les victimes, en plus d’offrir une vue d’en haut. » Si plusieurs

drones sont aujourd’hui à disposition des PGHM, cet outil reste donc avant tout complémentaire. Il trouve pour le moment principalement son usage, non pas lors des secours en avalanche, mais comme « œil déporté, lors de recherches menées sur le terrain ». Cependant, là aussi, « Il s’agit de développer des cas d’usage complémentaires à l’hélicoptère », explique Olivier Favre.


Avec plusieurs hélicoptères à disposition dans chacun des départements alpins, le secours en montagne français, conjointement assuré par le PGHM, la CRS Alpes et la sécurité civile, reste l’un des mieux dotés en la matière à l’échelle internationale. Mais dans certains pays disposant d’une organisation différente des secours, le drone pourrait représenter un outil particulièrement intéressant. C’est le cas notamment en Croatie, comme l’explique Renaud Guillermet : « Là-bas, les secours en montagne sont portés par des associations qui ont un accès très difficile à l’hélicoptère, ils ont donc une approche très différente du drone, avec lequel ils développent actuellement de gros projets. »


Directeur de l’Association nationale pour l’étude de la neige et des avalanches (Anena), Dominique Létang reste prudent sur la question de l’utilisation des drones et de la localisation des smartphones dans la recherche de victimes d’avalanches : « Ça fait 10 ans que l’on parle de ces sujets, mais pour le moment, on n’a pas pu trouver quelque chose qui remplace le DVA », tempère-t-il, en appuyant sur le fait qu’en cas d’avalanche, la meilleure chance de survie demeure l’autosauvetage par les pairs, grâce à la recherche DVA.


Même message de prudence du côté du PGHM de l’Isère : « Le téléphone reste avant tout un moyen de donner l’alerte ou de naviguer, appuie Olivier Favre. À aucun moment il n’exonère de sortir avec pelle, sonde et DVA, seuls garants d’une possibilité d’autosauvetage ! »


Objets connectés, applications smartphone destinés aux pratiquants d’activité outdoor, réseaux sociaux… Lors d’une opération de recherche de personnes disparues en montagne, les indices laissés sur les applications généralistes ou de sécurité, embarquées dans les téléphones, peuvent s’avérer utiles pour les secours en montagne.


« Quand on fait un « snap » (sur l’application de partage de photos Snapchat, ndlr), on partage potentiellement sa position à son cercle d’amis. En cas de disparition, quand les proches sont au courant de l’utilisation de ces applications, ça peut permettre aux secouristes de reconstituer un itinéraire ou même de localiser la victime », explique Olivier Favre, du PGHM de l’Isère.


« Dans la continuité du message de sécurité que l’on cherche à faire passer, qui est d’inciter les pratiquants à communiquer leur itinéraire avec leurs proches et de préciser leur heure de retour, les applications smartphone de sécurité ou de partage de positions peuvent utilement contribuer. Il s’agit de partager soit son projet, soit sa position régulièrement mais aussi de partager avec ses proches les habitudes que l’on a avec telle ou telle application. »

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