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Comment la pépite française Poma veut tirer son épingle du jeu



Télécabines en ville, grande roue à Dubai… Le constructeur de remontées mécaniques, secoué par l’année blanche des stations de ski, prépare la riposte.

Echaudées par la saison blanche due à la pandémie, les stations de ski ont réduit leurs projets d'investissements pour les années à venir.


La montagne a été bien calme cet hiver. Seuls quelques irréductibles sont venus profiter de la neige en raquettes ou en skis de fond, malgré la fermeture des remontées mécaniques. Le ski alpin, c'est pourtant, de très loin, la principale ressource financière des stations. Le robinet fermé par le gouvernement depuis mars 2020 face à la pandémie, elles se retrouvent en fâcheuse posture.


Des difficultés en amont qui fragilisent aussi leurs partenaires en aval. Installé au pied des Alpes, le français Poma, l'un des leaders mondiaux des remontées mécaniques, subit de plein fouet la crise du Covid-19 et la fermeture des stations de ski, dont les investissements le font vivre. Son plus grand site de production, à Gilly-sur-Isère (Savoie), tourne toujours, mais au ralenti. L'an dernier, Poma a perdu 30 % de son chiffre d'affaires. Et craint que la situation ne soit partie pour durer.


Projets en pause

« La fermeture des remontées mécaniques a été un coup de poignard dans le dos pour toute la filière de la montagne, tout a été déstabilisé », confirme Jean Souchal, président du directoire de Poma. « Avec vingt et un mois sans rentrées d'argent jusqu'à la reprise espérée en décembre 2021 [la saison 2019-2020 avait été prématurément interrompue mi-mars, au moment du confinement], nos clients de montagne sont traumatisés. »


Conséquence : les stations n'investissent pas. « Le ski, ce sont des projets courts, qui se font en un ou deux ans », rappelle Jean Souchal. Certaines stations ont reporté leurs projets, d'autres les ont mis sur pause. Quand les finances sont mal en point, remplacer un téléski ou un télésiège peut bien attendre un peu. « Il y a encore des projets à venir, notamment avec de gros opérateurs, mais il y a un vrai manque de projets en amont », constate le président du directoire. L'activité de maintenance en pâtit elle aussi : les remontées mécaniques n'ayant pas tourné, elles se sont peu usées.


À Gilly-sur-Isère, son principal site de production, installé au pied des Alpes en Savoie, Poma produit une partie de ses remontées mécaniques, et assure la maintenance des pièces détachées.


« Oublié des aides du secteur de la montagne », Poma a toutefois pu compter sur le dispositif de chômage partiel et un prêt garanti par l'État. « Une véritable bouffée d'oxygène », salue Jean Souchal, qui craint surtout de voir « disparaître un savoir-faire développé depuis plus de quatre-vingts ans ». « Nos métiers, on ne les apprend pas à l'école. »


Des télécabines en ville

Depuis l'invention du premier téléski à l'Alpe d'Huez par Jean Pomagalski en 1936, puis la création de la société Poma en 1947, la neige a toujours été son cœur de métier. Mais, 85 ans plus tard, elle ne représente plus que 30 % de son activité, une chance qui la rend moins fragile face à la crise qui ébranle les stations de ski. Cette diversification, Poma l'a entamée dans les années 1990, après deux hivers sans or blanc. « 1993 et 1994 ont été pour nous des années compliquées, se souvient Jean Souchal. Le marché français a été divisé par trois. C'est à ce moment-là qu'on a revu notre modèle. »


Depuis, Poma a déployé ses solutions de transport par câble sur des sites touristiques, dans des parcs de loisirs, des usines… Et a même participé à des projets emblématiques : les capsules de la grande roue de Londres – le London Eye –, c'est lui. Depuis le début des années 2000, c'est surtout vers le transport urbain que lorgne le français. Le premier projet d'envergure voit le jour en 2003, à Medellín, en Colombie, qui le missionne pour installer plusieurs télécabines sur les reliefs escarpés de la ville. Le câble ne sert plus seulement à remonter des skieurs en haut des pistes, il devient un transport en commun complémentaire au métro et au tram.


Depuis, les villes s'y convertissent. « L'urbain a un gros avenir », assure Jean Souchal. Poma construit en ce moment Téléo, le premier téléphérique urbain de Toulouse qui doit relier d'ici à la fin 2021 l'université Paul-Sabatier à l'Oncopole, sur l'ancien site d'AZF. Et vient de décrocher le contrat du « métrocâble » de Grenoble, à quelques kilomètres de son siège installé à Voreppe. « Ce qu'on va y faire, c'est le meilleur exemple de l'utilité de ce moyen de transport en ville : on va traverser l'Isère, un chemin de fer et l'autoroute en reliant trois branches du tramway, souligne Jean Souchal. S'il avait fallu construire un tramway sur ce trajet et traverser tous ces obstacles, ça aurait coûté bien trop cher. »


Nouvel équilibre

Au-delà du prix et de sa capacité à enjamber les obstacles, le transport par câble a d'autres atouts pour séduire les villes : il est plutôt silencieux, propre et techniquement robuste, affirme le constructeur. « À New York, quand l'ouragan Irene est passé, notre téléphérique de Roosevelt Island n'a été arrêté que quelques heures. Pour redémarrer le métro, ça a pris des jours, voire des semaines pour certaines lignes. » Et, pour Poma, ces projets qui se font sur le long terme, contrairement à ceux des stations de ski, permettent d'amortir les effets de la crise.


Reste à convaincre les habitants, pas toujours enchantés à l'idée de voir des pylônes débarquer au coin de leur rue et des cabines passer au-dessus de leur jardin. À Lyon, un projet de la métropole rencontre un fort mécontentement à Sainte-Foy-lès-Lyon, l'une des communes que le téléphérique doit traverser. « Ça n'a pas plus d'impact que les gros travaux nécessaires pour un tramway ou un métro », relativise Jean Souchal. Et le téléphérique urbain garde un dernier atout dans sa poche : le panorama inédit offert aux voyageurs quand les cabines fendront le ciel des villes. « Plus qu'un transport, c'est aussi un voyage ! »


Avec cette diversification, combinée à son savoir-faire reconnu dans le monde entier – « même les Chinois viennent nous chercher pour construire leurs télécabines » –, Poma a les reins solides pour traverser la crise sans trop de turbulences. En 2020, l'entreprise a renouvelé l'expérience du London Eye en fournissant les cabines de la grande roue de Dubai, qui sera la plus haute du monde. Et s'est même mise à construire des éoliennes et de petits trains utilisés dans les aéroports. « On ne dépend pas de la Bourse : l'actionnaire nous fait confiance pour une gestion à long terme. C'est une chance qui nous permet de chercher sans cesse à innover. »


Poma « était armé pour faire face à cette crise », assure son président du directoire. D'un « naturel optimiste », Jean Souchal en est persuadé : l'équilibre du secteur va se recréer. Et, si le transport par câble regarde ailleurs pour se développer, il n'est pas près de faire une croix sur la montagne, où il y a encore fort à faire. Poma croit beaucoup aux projets d'ascenseurs valléens qui permettront de relier les stations aux vallées en évitant la pollution des routes. Même pour le ski, c'est loin d'être terminé, prédit Jean Souchal. « Monter en haut des pistes à peau de phoque tout l'hiver, c'était bien sympa cette année faute de mieux, mais les skieurs seront bien heureux de retrouver les remontées mécaniques l'an prochain. »

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